
TERRES VIVANTES
Rendre les fermes plus robustes, plus rentables, plus autonomes et moins dépendantes des intrants, plus respectueuses de la nature et de l’humain…voilà ce que vise l’agroécologie, une science définie par un panel d’experts mandatés par la FAO (Organisation des Nations Unies pour l’Alimentation et l’Agriculture). Ceux-ci ont distingué les 13 grands principes qui la composent : le recyclage, la réduction des intrants, la santé des sols, le bien-être animal, la biodiversité, les synergies, la diversification économique, la cocréation des connaissances, les valeurs sociales et types d’alimentation, l’équité, la connectivité, la gouvernance des territoires et ressources naturelles, et la participation. Face aux grands défis actuels (dérèglements climatiques, effondrement de la biodiversité, raréfaction et hausse du prix de certaines ressources, effets des pesticides sur la santé humaine, incertitude mondiale, etc.), l’agroécologie propose des solutions basées sur la coopération avec la nature ainsi que les nombreux services que celle-ci peut rendre

Elisabeth Van Rompu, agronome chez Terres Vivantes
C’est avec l’objectif d’accélérer son déploiement dans les fermes que l’ASBL Terres Vivantes a été créée en Belgique par Alain Peeters (voir encadré) fin 2021. La méthode mise en place se veut unique en Europe. Elle repose sur un accompagnement indépendant et personnalisé des agriculteurs (à raison de 6 à 8 visites physiques par an et de contacts téléphoniques ou autres illimités), en appliquant une approche systémique de la ferme et en l’évaluant régulièrement avec le système d’indicateurs OASIS. Mais aussi sur la mise en réseau des expériences et des connaissances, à travers un programme de Fermes Phares Agroécologiques, des tours de plaine, des journées, discussions et ateliers techniques, des formations, des publications, des vidéos, des conférences et une sensibilisation la plus large possible (à destination du monde agricole et du grand public). Une très grande importance est accordée aux relations humaines : Terres Vivantes mise sur la création de solides liens de confiance entre les agronomes de l’équipe et les agriculteurs membres, mais aussi directement entre ces différents agriculteurs.
Si le travail s’est tout d’abord concentré sur les fermes de grandes cultures, Alain Peeters a rapidement complété l’équipe avec des agronomes spécialistes de l’élevage, convaincu que des avancées agroécologiques étaient aussi possibles et surtout nécessaires dans ce secteur soumis à une pression de plus en plus importante. Parmi eux, Geoffrey Watté, agronome expérimenté en nutrition animale, en gestion du pâturage et surtout en analyse économique des fermes (lire son parcours ci-contre). Chez les éleveurs, l’attention s’est alors portée sur plusieurs axes.
- Le pâturage : actuellement, peu de fermes belges pratiquent le pâturage intégral, une partie de la ration étant toujours distribuée à l’auge. Pourtant, quand on analyse la nature des sols, le climat, la répartition des précipitations, la taille des troupeaux et la surface nécessaire pour le mettre en place, la Belgique comme la France recèle le potentiel d’une véritable terre de pâturage. Pour parvenir à le concrétiser et professionnaliser ce type de système, rien ne vaut la pratique, les pistes d’amélioration ne se dessinant jamais mieux que face à son épreuve. C’est ce que prône Terres Vivantes. Plusieurs fermes membres se sont récemment lancées dans un travail de découpage de leur parcellaire pour instaurer un pâturage tournant dynamique. Certaines ont même réalisé un virage à 180 degrés en ressortant les vaches en prairie alors qu’elles ne quittaient plus l’étable depuis plusieurs années dans l’idée de maintenir une productivité élevée et constante. Il est toutefois important de souligner que toutes les fermes n’ont pas la possibilité d’avoir un parcellaire bien réparti ou facilement accessible.
- L’autonomie et l’amélioration de la qualité du fourrage et des rations : l’adoption d’un système herbager permet de développer et de renforcer l’autonomie des fermes, alors moins dépendantes d’intrants commerciaux souvent coûteux. La gestion du pâturage demande une attention particulière et ne se fait pas au hasard : il est primordial de bien réfléchir à la mise en place de son pâturage tournant dynamique et de bien le gérer en fonction des circonstances climatiques, de la pousse de l’herbe, des coupes et des stocks sur pied, de l’état d’avancement du troupeau, etc. Mais quand ces prérequis sont respectés, les résultats se montrent probants, en témoigne l’état très qualitatif de certaines prairies face à la sécheresse de ce printemps et de ce début d’été. Pour obtenir une composition de ration de qualité, Terres Vivantes a fait l’acquisition du logiciel de pointe de l’INRAE, Rumin’al. Celui-ci permet de calculer les apports de chaque composant de la ration et de les moduler au mieux.

Bernard Convié, éleveur à la Ferme de Jambjoûle à Rochefort (Belgique)
- Les aspects économiques : malgré le prix du foncier, le modèle herbager tient la route. Il convient d’être bien conscient du fait qu’il brassera moins d’argent et un volume de lait moins élevé pour les élevages laitiers. Mais il permettra aussi de réduire les charges, le temps de travail et, en cas d’adaptation de la génétique du troupeau à ce système, d’augmenter la qualité du lait fourni qui pourra alors être mieux valorisé. Nos agronomes consacrent donc une attention particulière à la sensibilisation des éleveurs en leur démontrant le potentiel économique de ce choix et en traquant les pistes d’amélioration possibles. Durant l’année 2024, des ateliers de calcul et d’analyse des marges brutes ont été réalisés avec différents éleveurs laitiers membres de Terres Vivantes. Ces séances ont apporté des améliorations économiques, techniques et logistiques concrètes à chacun des agriculteurs. L’ambition de l’équipe est maintenant d’aller plus loin en intégrant les notions de main-d’œuvre, de temps et de marge nette pour montrer tous les intérêts des systèmes pâturants. Leur principe est de travailler avec des charges de structure limitées, et cela ne se retrouve pas dans l’analyse de la marge brute, d’où l’importance de calculer aussi la marge nette.
- Le gain de temps : il n’est pas rare d’entendre l’idée étonnante que faire pâturer les vaches demande plus de travail. Mais en réalité, une fois que le système est bien pensé et bien mis en place, que le parcellaire est bien découpé, c’est tout l’inverse : le gain de temps est significatif. Cela demande toutefois une capacité à s’adapter constamment aux conditions. Une fois les bases du système pâturant bien établies, il est possible d’aller plus loin en se lançant dans des modifications des régimes de traite (monotraite) et des groupements de vêlage. Ces deux concepts permettent de mieux condenser les périodes de travail et d’encore se dégager du temps. Pour l’instant, très peu d’éleveurs se sont déjà dirigés vers ces principes. Mais certains au sein du réseau Terres Vivantes se sont lancés. Et c’est une réussite !
- La transformation et la commercialisation : quand la volonté est présente, nous encouragons les agriculteurs à développer la diversification, la transformation et la commercialisation directe de leur production. C’est aussi le cas pour les productions liées à l’élevage. Cette démarche est évidemment gourmande en temps, mais développer sa propre filière permet de reprendre la main sur ses prix, de créer de l’emploi en zone rurale et de donner plus de sens au métier d’agriculteur grâce au contact direct avec les consommateurs.

Michaël Gilliquet, éleveur laitier sur le plateau de Hervé (Belgique)
- Le partage d’informations, de connaissances et d’expériences : Comme évoqué plus haut, Terres Vivantes accorde une grande importance à la mise en réseau des connaissances. Des visites, tours de plaine, journées techniques, ateliers, formations spécifiques à l’élevage sont mises en place. Ce volet est essentiel et a régulièrement montré son intérêt. Sortez de chez vous, discutez, découvrez d’autres techniques, pratiques, approches, systèmes, réfléchissez-y, questionnez-vous, remettez vos certitudes à l’épreuve. Vous n’appliquerez sans doute pas les choses que vous aurez vue de la même manière, mais vous les adapterez à vos objectifs et votre contexte. Parmi les visites mises en place par l’association, l’une d’elles est particulièrement marquante car elle a servi de déclic à plusieurs agriculteurs. Au GAEC de la Fenache, dans le Nord (59440 Dompierre-sur-Helpe), une des Fermes Phares Agroécologiques du réseau Terres Vivantes, plusieurs aspects avaient été abordés (pâturage tournant dynamique, troupeau Kiwi, monotraite, vêlages groupés de printemps, diminution du volume de lait produit par vache tout en conservant d’excellents résultats économiques, etc.). De quoi donner des idées à Michaël Gilliquet et Bernard Convié, deux éleveurs pâturants qui ont décidé d’aller beaucoup plus loin dans leur démarche. Le premier, très marqué par cette journée, a décidé de modifier son troupeau pour y intégrer progressivement la génétique KiwiCross, mais surtout de perfectionner l’aménagement de son parcellaire grâce à l’installation d’un chemin bétonné et de se lancer dans un processus de groupement des vêlages. Il s’est aussi lancé dans une grande réflexion sur la monotraite. Avec une envie de plus en plus présente : mettre en place un système performant et respectueux de la nature, mais sans optique productiviste, qui lui permette simplement de bien vivre de son travail, d’en être heureux et de pouvoir passer du temps avec sa famille. Le deuxième, éleveur de jersiaises en Famenne, s’est résolument lancé dans la monotraite après un premier test non-concluant réalisé auparavant. Tout le défi étant de conserver une production laitière suffisante pour la transformation réalisée à la ferme. Grâce à un travail mené avec Geoffrey Watté sur le pâturage tournant dynamique, l’autonomie fourragère et la qualité des rations, la baisse de production engendrée par le passage à une seule traite par jour a été compensée par une importante augmentation de la richesse du lait qui a fortement limité la baisse de production de matière utile.
Depuis sa création, Terres Vivantes a limité sa zone d’action à la Wallonie (Belgique), travaillant aussi étroitement avec quelques fermes dans le nord de la France. Bien établie dans sa région et forte des résultats engendrés, l’association envisage maintenant de développer sa présence dans l’Hexagone. Elle vient de mettre en place deux groupes d’une vingtaine d’agriculteurs dans la région lilloise et dans l’Avesnois. Une première étape avant d’autres ? Les ambitions ne manquent pas, mais des financements supplémentaires seront nécessaires. Terres Vivantes est donc à la recherche de mécènes pour soutenir son travail. C’est en effet du mécénat que provient l’essentiel du budget de l’association. Un mode de financement qui lui permet de conserver un montant d’adhésion faible pour les agriculteurs (500 euros/annuel, soit 12% du montant total des services rendus).

Issu du milieu agricole et éleveur d’un troupeau de blanc bleu, c’est tout naturellement que Geoffrey Watté s’est tourné vers des études d’ingénieur-agronome à la Haute École Condorcet à Ath. Après avoir décroché son diplôme, ses premières expériences professionnelles se déroulent dans le secteur agro-alimentaire. Mais très vite, son parcours l’emmène vers sa passion : il devient conseiller en élevage et spécialiste économique chez Avenir Conseil Élevage dans la région des Hauts de France. Durant plus de 5 ans, il accompagne de nombreuses fermes en leur apportant son expertise de la nutrition, des cultures fourragères et des aspects économiques. C’est en lisant le livre d’André Voisin ‘Dynamique des herbages’ qu’il découvre Alain Peeters (celui-ci étant l’auteur de la préface dans la réédition de l’ouvrage) et sa volonté de travailler sur le pâturage. Convaincu par les principes de l’agroécologie et l’importance de développer des systèmes reposant sur les liens entre végétal et animal, il rejoint l’équipe de Terres Vivantes avec un solide bagage de connaissances.

Observateur attentif et passionné de la nature depuis son plus jeune âge, Alain Peeters s’est formé puis a enseigné à l’Université de Louvain. Au cours de sa carrière, il observe de nombreux systèmes agricoles en Europe et dans le monde, analysant leurs forces et leurs faiblesses. Alain travaille aussi avec des groupes d’agriculteurs conventionnels et bio en Wallonie. Sa conclusion est claire : le système industriel de l’agriculture conventionnelle ne permet plus à la majorité des agriculteurs d’être dignement rémunérés pour leur travail. Il doit être réformé. Alain Peeters se lance donc dans la conception et la diffusion de systèmes agroécologiques, qu’il affine et améliore progressivement en gérant lui-même plusieurs fermes et confrontant ses connaissances scientifiques à la réalité de terrain. C’est pour diffuser ces systèmes aux agriculteurs wallons qu’il a lancé le projet Terres Vivantes. Il est par ailleurs un grand spécialiste des prairies, ayant été coordinateur du réseau FAO/CIHEAM des Prairies et des Fourrages pour l’Europe, l’Afrique du Nord et le Moyen Orient pendant 20 ans

Conçu par Alain Peeters et d’autres chercheurs à la demande d’Agroecology Europe, le système d’indicateurs OASIS permet d’évaluer où se situe une ferme dans sa transition vers l’agroécologie. Le diagnostic est effectué lors de l’adhésion d’une ferme au réseau Terres Vivantes et d’année en année, afin de juger des évolutions enregistrées et des objectifs à fixer. Le réaliser prend entre une et deux heures. Les 58 indicateurs d’OASIS relèvent de cinq dimensions : les pratiques agricoles agroécologiques, la viabilité économique, les aspects sociopolitiques, l’environnement et la biodiversité et enfin, la résilience. L’outil s’adapte à tous les systèmes agricoles et à toutes les régions du monde.
