
ALEXIS ET CHRISTINE LEFORT DANS LA MANCHE (50)
L’héritage du travail, l’apprentissage comme source d’enrichissement, les rencontres et LA rencontre, furent les piliers sur lesquels Alexis a bâti son épanouissement professionnel.
Durant les dix premières années, Alexis et Christine ont œuvré à l’établissement de leur système idéal de production laitière, caractérisé par sa résilience et son autonomie, naviguant entre l’adaptation des techniques de pâturage et les contraintes inhérentes à l’exploitation acquise.
La découverte grâce aux formations par apprentissage
Les parents d’Alexis sont éleveurs de chèvres dans le Parc des Marais du Cotentin. L’éducation des leurs enfants se façonne au rythme de l’élevage et des multiples ateliers de diversification de la ferme.
Ayant appris très tôt à travailler efficacement, Alexis opte pour un parcours scolaire en apprentissage.
«J’ai eu l’opportunité de partir dans les Deux-Sèvres pour préparer mon BEP puis mon BPREA. Là, j’ai découvert des systèmes caprins où l’herbe tenait une place importante, et cela m’a ouvert l’esprit, ajouté à cela d’autres expériences en élevage bovin laitier et ça y est : ma voie était toute trouvée !»
Il en a conscience, l’élevage est énergivore. C’est sa rencontre avec Christine en 2009 qui va adoucir ses exigences en termes de quantité de travail.
« Elle m’a un peu bousculé dans mes habitudes et dans mon rapport au travail même si je suis encore bien imprégné. » confie-t-il en souriant.
Une structure à taille humaine et des convictions environnementales
Une opportunité se présente à eux en 2014 de s’extraire du domaine familial et de s’installer sur une structure près de Courcy.
Si l’offre de départ ne séduit pas d’emblée Alexis, une visite du site va changer son regard sur l’exploitation qui s’offre à eux :
«Nous sommes allés sur place et finalement nous avons réussi à nous projeter. C’était certes un système conventionnel maïs / correcteur azoté avec 35 normandes, mais à taille humaine avec 28 ha autour du bâtiment et 17 ha morcelés entre 5 et 15 km. La surface totale représentant 45 ha».
Dans un premier temps, un atelier de transformation n’est pas envisageable. Christine garde son emploi d’assistante vétérinaire et l’objectif premier est de mettre en place un système pâturant.
« L’herbe est là, les vaches doivent aller la chercher. C’est mon idéal. Dès que tu tournes la clé du tracteur, tu pollues et tu augmentes tes charges. »
La certification en agriculture biologique est actée en 2017, mais la productivité à l’herbe n’est pas acquise. Il lui manque des éléments pour mieux valoriser les hectares au pied du bâtiment tout en maintenant un bon niveau de production par vache.
Travail de recherche et rencontres inspirantes
Sur internet, c’est le profil d’Erwan Leroux, (éleveur breton en pâturage tournant dynamique en monotraite), qui interpelle Alexis, il se retrouve dans le principe qu’Erwan défend : la ferme au service de sa vie et non l’inverse.
En 2017, Alexis se forme au pâturage et, avec l’aide de son conseiller, procède aux premières modifications du parcellaire.
Il ajuste la taille des paddocks, passant d’un hectare à environ 7 000 m², avec un temps de retour de 22 à 25 jours en période de pleine pousse. Sur ces parcelles à 15km, il fait de l’enrubannage. Cette organisation lui permet d’augmenter la productivité de l’herbe et de maintenir une production moyenne de 4 000 litres par vache.
Au rythme de sa trésorerie, il installe progressivement les infrastructures nécessaires : clôtures électriques, systèmes d’abreuvement, subdivisions des paddocks…Sans chercher à s’alourdir d’annuités.
Le troupeau compte alors 67 vaches. Alexis explique : « J’ai choisi d’augmenter le troupeau parce que j’avais déjà dans l’idée de passer en monotraite dès mon installation. »
Pour accompagner cette orientation, il achète dans un premier temps, des génisses amouillantes Jersiaises danoises, des Kiwi et des Holstein croisées Pie rouge auprès de deux éleveurs.

Dans ce scénario de parcellaire dispersé : Une salle de traite mobile comme acteur principal
Fin 2018, pour aller au bout de son idéal de pâturage et gérer l’augmentation de son troupeau, Alexis opte donc pour une solution atypique dans la région : déplacer la traite sur deux sites.
Malgré les contraintes de son parcellaire, l’objectif est clair : allonger la période de pâturage et valoriser au mieux les surfaces disponibles au ralentissement de la pousse.
Pour remplacer la salle de traite sous le bâtiment, il investit alors dans une salle de traite mobile de 6 places pour 70 000 euros avec les travaux. Conçue à l’origine pour les systèmes pastoraux de montagne, elle est ici utilisée comme outil de gestion du pâturage. Les conditions de travail sont spartiates : traite à genoux et sécurité réduite. Alexis est déterminé et assume pleinement ce choix.
«Mon idée est de préserver l’herbe autour des bâtiments. Ainsi l’autre site est une réserve pour pâturer à l’automne et à l’été ou faire du bal grazing ou de l’enrubannage en secours. C’est technique : il faut anticiper les repousses en fonction de la productivité variable des prairies.»
Concrètement, dès octobre, 70 % des 28 ha accessibles autour du bâtiment sont mis en stock sur pied pour constituer une ressource de déprimage en février. Pendant ce temps, la traite est déplacée sur ce qu’il nommera le second site de traite de 3 ha à 5 km qui comprend aussi des parcelles avoisinantes à pâturer. Les fraîches vêlées en février sont ainsi au pied du bâtiment et profitent de cette herbe.

Déléguer l’élevage des génisses en solution au parcellaire morcelé
À son installation, Alexis pratique l’insémination artificielle avec des semences Hereford. Rapidement, par souci de simplicité et de gain de temps, il opte pour la monte naturelle. Il croise ses génisses avec un taureau Red Angus et ses vaches laitières avec un taureau Hereford.
En 2019, pour assurer son renouvellement en plus de l’augmentation de troupeau, Alexis a fait le choix atypique d’acheter chaque année des génisses amouillantes chez un éleveur en système pâturant. Les veaux croisés viande nés sur la ferme sont vendus à 15 jours.
Ce choix d’externaliser l’élevage des génisses est assumé.
Placer les veaux sur le second site compliquerait le suivi sanitaire et la croissance ; les rapatrier régulièrement pour les peser alourdirait considérablement sa charge de travail. Il préfère donc se concentrer sur ses points forts : la production de lait et l’optimisation du pâturage.
Cela lui permet aussi de libérer de la surface pour conserver de la souplesse dans la gestion des prairies.
Il en sourit : « Finalement, la génétique de l’éleveur est bonne, donc je profite de son travail. Même si j’ai les moins bonnes de son troupeau, je finirai bien par avoir les meilleures de ses moins bonnes ! »
Gagner en qualité de vie : s’ouvrir à la monotraite et s’offrir du confort
En 2019, avec les vêlages groupés bien en place, une bonne qualité de lait et des résultats économiques encourageants, Alexis franchit une nouvelle étape : début 2020, il passe en monotraite.
« J’avais suivi une conférence sur la monotraite pour les chèvres quand j’étais dans les Deux-Sèvres. Je savais déjà que mon taux de cellules devait être irréprochable. Quand j’ai repris le troupeau, il oscillait entre 250 000 et 300 000. Avec l’intensification du pâturage et l’évolution du troupeau, il est tombé entre 100 000 et 130 000. J’ai même été classé 1er sur 149 éleveurs de ma coopérative. Les feux étaient au vert. »
Christine souligne qu’Alexis a toujours été plus attaché à la qualité qu’à la quantité. Héritage direct de ses années passées à transformer du lait en fromage.
La moyenne d’étable baisse de 35%, en compensation il continue d’augmenter son troupeau pour arriver en 2021 à 85 vaches laitières. Cette augmentation est possible grâce à la location de 34 ha sur des baux sécurisés mais avec un parcellaire morcelé.
Pas ou peu d’achats d’aliments, un système centré sur le pâturage et aucun surinvestissement en matériel, Alexis n’investit que dans l’essentiel. Il revend sa salle de traite mobile pour un modèle plus moderne et plus confortable. Il choisit 10 postes en simple équipement avec décrochage automatique, afin d’accompagner l’augmentation du troupeau. L’investissement est de 150 000 euros sur 15 ans.
«Nous avons une bonne revente de l’ancienne. Cet investissement, je devais le faire. Mon ancienne salle de traite mobile m’a rendu bien des services, notamment parce qu’elle était simple à déplacer. Mais avec l’augmentation du troupeau, cela devenait pénible physiquement. Je travaillais courbé et j’ai eu de gros problèmes de dos.»
Avec une maîtrise des charges opérationnelles et de structure et une augmentation de la production laitière avec 20 vaches en plus, l’année 2021 se clôt avec des résultats financiers satisfaisants.

De l’autonomie alimentaire à la course à la productivité
Le vent en poupe et conseillé par son technicien en pâturage, il choisit de saturer la plateforme laitière. Il augmente le chargement au-delà du potentiel de son terroir, avec l’idée que le lait produit couvrira le coût du fourrage acheté à l’extérieur et permettra même de dégager des bénéfices.
Ce choix marque une inflexion : il s’éloigne d’une logique d’autonomie alimentaire avec peu de mécanisations pour s’engager dans un système où la production laitière repose aussi sur des ressources externes à la ferme. Le troupeau passe à 115 vaches à la traite début 2022.
«Sur le papier, c’était cohérent, j’avais plus de surface qu’à mon installation, 78 ha, et j’avais confiance en mon système, on augmentait le troupeau, on achetait ce qui manquait, c’était compensé logiquement par l’augmentation de la production laitière.»
Il finit par reconnaître que les contraintes de son parcellaire ont été négligées dans cette stratégie qui fonctionnait sur le papier :
« On avait sous-estimé l’impact du parcellaire. J’ai seulement 28 ha simples d’accès. Les vaches marchent beaucoup et sur des chemins vallonnés. Elles restent dehors été comme hiver, donc leur dépense énergétique d’entretien est plus élevée que dans un contexte de parcellaire plus accessible. La productivité des prairies est aussi très variable, entre 4 et 12 tonnes de matières sèches. Finalement, les vaches n’ont pas produit beaucoup plus. »
Il ajoute : «Je n’avais pas non plus anticipé la difficulté d’acheter du bon fourrage, sans compter le coût de transport.»
Christine conclut : «Quand on choisit cette stratégie de saturation, la première année ça peut marcher si on a de la chance : on trouve du fourrage de qualité, le climat est favorable… Mais il ne faut pas oublier que l’on dépend alors de facteurs qu’on ne maîtrise pas. Et de fait, on se fragilise.»
Les comptes commencent à se tendre fin 2022 par des charges en hausse : travaux par tiers, achats d’aliments, frais vétérinaires, sans oublier l’arrivée de Christine comme salariée.
La production laitière n’augmente pas proportionnellement. Dans ce contexte déjà tendu, l’année 2023 et son lot de difficultés finissent par tirer les résultats économiques vers le rouge.
2023 : L’année noire qui va redistribuer les cartes
En 2023, ils perdent 15 vaches laitières suite à une série d’accidents : bousculades liées aux cornes sur des vaches gestantes, cas de météorisation, déhanchement au vêlage, deux sorties de matrice… À cela s’ajoute un autre coup dur : l’éleveur qui leur fournissait chaque année des génisses amouillantes n’a pas pu, malgré lui, honorer son engagement.
Comme un problème n’arrive jamais seul, l’année est séchante et implique un lourd coût d’achat de fourrage. Le logement des animaux l’hiver avait atteint ses limites et les conditions d’hivernage par temps humides avaient fortement nui au troupeau.
Cette année remet brutalement en question la stratégie développée et permet à Alexis et Christine de se recentrer sur des objectifs répondant à leur philosophie : autonomie alimentaire, respect de leur environnement et qualité de vie.

2025 - Se sécuriser et rechercher la stabilité
Après une décennie de changements, parfois rapides et impétueux, l’heure est à assumer les résultats, à corriger les excès et à construire un système durable qui leur ressemble.
Ils font le choix de ne pas compenser les pertes de 2023. Le troupeau est volontairement redimensionné, ce qui redonne de la sécurité alimentaire et rend l’exploitation plus résiliente.
Avec 65 vaches laitières, Alexis revient à la double traite. L’objectif est d’augmenter le volume de lait vendu, dégager plus de produits et assainir la trésorerie. La monotraite reste l’horizon, mais seulement lorsque la situation économique le permettra.
Christine précise avec lucidité : « Il faut passer le cap. On perd en qualité de vie pour l’instant, mais c’est un temps nécessaire pour remonter la pente. »
Ils ont pour projet la construction d’un bâtiment de 96 mètres de long pour 28 mètres de large avec des panneaux photovoltaïques pour 80 places.
«L’objectif est d’y installer la cage de contention, faire un silo d’herbe en libre distribution, un couloir d’alimentation pour le foin. Nous voulons sécuriser notre système et améliorer notre confort de travail.»
Après dix ans de montagnes russes, Alexis et Christine entrent dans une phase où la recherche de stabilité va primer sur la prise de risque.
