
GAEC CABOT EN SEINE MARITIME (76)
Il y a de la certitude dans la voix d’Alexandre et de Sébastien, les deux frères associés du GAEC Cabot. La certitude que la longévité de leur ferme passe par un système résilient, aligné avec la physiologie de l’animal, où la prairie tient une place centrale et où le bien-être et l’épanouissement professionnel de l’éleveur ne sont jamais une option.
Un héritage déjà tourné vers l’herbe
Cette vision prend racine avec Antoine, leur père, perçu comme un atypique dans une région de Normandie où le pâturage dans les années 80-90 n’était pas véritablement considéré comme une pratique porteuse de valeur face au maïs et au soja.
Installé en 1992 sur la ferme de ses parents, Antoine fait un bref détour par le maïs ensilage, cependant la ferme reste très herbagère pour le secteur, avec un troupeau de Normandes et de Frisonnes. Il remet même certaines cultures en prairie. Progressivement, il affine sa gestion du pâturage, passant d’un système fil avant/fil arrière, à de plus en plus de technicité. Il regroupe le vêlage des normandes au printemps pour profiter de la pousse de l’herbe.
De l’idée au passage à l’action
Dès les années 2000, il amorce une réflexion autour d’un séchoir en grange pour mieux valoriser le foin. Le séchoir est opérationnel en 2007. “Il a une idée, il étudie, et il passe à l’action”, me disent ses fils. À les entendre, cette façon de faire pragmatique est une marque familiale dont ils ont clairement hérité.
En 2009, la ferme passe en agriculture biologique, une formalité tant le système était déjà cohérent avec le cahier des charges. En 2014, ils ferment même la salle de traite l’hiver.
Le tournant Jersiaise
C’est toujours avec le même modèle opératoire de l’idée à l’action qu’en 2014, Antoine profite de la fermeture de la salle de traite pour se rendre au Danemark. Il revient avec les 36 premières Jersiaises de la ferme prêtes à vêler. Sébastien, salarié sur la ferme depuis 2009, s’intéressait déjà à cette race repérée pendant ses études agricoles.
Ils avancent avec la même envie : “notre objectif était d’allonger le pâturage sur la saison, de mieux valoriser nos prairies et de simplifier notre travail.” Le gabarit des jersiaises leur a permis de gagner 6 semaines de pâturage sans compter la valorisation du prix du lait avec des taux à 60/40. “Le passage en Bio en 2009 a permis de me payer et en 2014 les jersiaises ont payé mon frère arrivé aussi en tant que salarié” précise Sébastien. En 2018 100 % des vaches laitières sont des jersiaises.
Une transmission préparée en douceur
C’est un bel outil que leur transmet Antoine. “Notre père, mais même nos grands-parents, avaient déjà préparé le terrain. Le pâturage était là. Ce n’est pas comme si on avait dû tout changer. C’est une continuité”, soulignent les deux frères.
En 2021, Alexandre et Sébastien s’installent officiellement aux côtés de leur père. Depuis le 1er janvier 2025, ils sont deux associés à la tête de la ferme.

La continuité du système
Le développement des compétences de Sébastien et d’Alexandre dans la gestion du pâturage et la conduite du troupeau ouvre la voie à une série d’ajustements progressifs, toujours avec le même fil conducteur : simplicité, cohérence avec le vivant, et sobriété choisie.
“L’herbe permet une bonne ration de base et ensuite nous faisons des ajustements. Nous recherchons la ration la moins déséquilibrée.”
Avec 110 ha d’herbe, un pâturage rationalisé, la ferme fonctionne avec une complémentation minimale : 300 kg de maïs grain par vache en début de lactation. L’objectif est de soutenir le démarrage sans tomber dans la course au litre.
“Ce n’est pas pour faire du lait à tout prix. C’est pour passer le cap du déficit énergétique. Le mieux est l’ennemi du bien.” Les frères travaillent avec la note d’état corporel, la pesée, la qualité de l’eau, et l’observation. Le système colle à la physiologie des animaux et aux cycles naturels : pas d’artifices, peu d’intrants.
Sébastien insiste : “Le système alimentaire est pensé en prenant en compte les périodes d’abondance (printemps - début automne) et les périodes de rationnement (hiver - été en pleine chaleur).”
Ainsi, le pâturage tournant dynamique constitue le cœur de leur système. Au printemps, 108 laitières disposent de 47 hectares, auxquels s’ajoutent 15 hectares réservés à la fauche pour le foin destiné au séchoir en grange, installation historique toujours fonctionnelle. “Le séchoir est là donc nous l’utilisons, c’est confort d’avoir du foin de qualité, si il n’était pas là, on ferait autrement.”
Le temps de retour sur les parcelles varie entre 22 et 30 jours au printemps, selon les conditions pédoclimatiques, et peut aller jusqu’à 55 jours en été. Tous les paddocks sont fermés 60 jours en hiver, du 15 décembre au 15 février.
“Tous les animaux sont en bâtiment à cette période, nous avons tout le monde sous les yeux. La charge mentale est moins importante, même s’il y a plus de manutention, mais elle reste légère car la ration est simple : du foin. Nous constatons que la qualité des prairies est meilleure au printemps avec ce temps de repos”

Rationaliser la conduite du troupeau pour élever tous les animaux
Leur système de reproduction est aujourd’hui entièrement calé sur une saisonnalité courte : 108 vêlages groupés sur trois mois. Toutes les vaches sont inséminées avec des semences sexées Jersiaises au premier cycle, puis avec des semences de croisement Angus/Herefords ou mises au taureau à viande au second cycle.
Une organisation rigoureuse qui leur permet de piloter finement les lots et d’élever tous les animaux sur la ferme. Rien n’est laissé au hasard. C’est d’ailleurs dans ces conditions qu’Alexandre et Sébastien se sentent pleinement épanouis dans leur métier.
Ainsi ils gardent la maîtrise de l’alimentation, de la croissance et des conditions d’élevage, tout en valorisant au mieux les prairies.
Ce choix est facilité grâce à la valorisation des veaux dans le cadre de la démarche Herbopack, portée par Charal (groupe Bigard), qui leur a offert une opportunité alignée avec leurs exigences éthiques et la réalité économique de l’élevage. “Nous avons eu cette opportunité de déboucher incluant les mâles. Pour nous, cela faisait sens d’un point de vue technique, économique et répondait à notre envie de suivre nos animaux.”
Ils élèvent ainsi sur 53 ha :
- 10 boeufs
- 20 génisses Jersiaises pour le renouvellement ( 28 ha alloués pour les 0-24 mois et 25 ha pour la finition ) Et 10 génisses vendues à 6 semaines.
- Environ 50 croisés viande (Angus, Hereford) jusqu’à 28 mois et 10 vendus au sevrage.
Miser sur l’élevage des génisses de renouvellement
Pendant la phase lactée, les génisses de renouvellement sortent dès 15 jours, avec un accès à un abri. Elles sont éduquées à l’usage du fil avant / fil arrière, sur des paddocks de 2 à 3 jours.
Les veaux destinés à Herbopack restent en bâtiment pendant 6 semaines, puis sortent eux aussi, avec un accès à un abri. Ensuite, ils rejoignent les génisses pour ne former qu’un seul lot.
Une règle sanitaire essentielle est respectée : les veaux de l’année ne pâturent jamais derrière les animaux de l’année précédente, afin de limiter les risques de parasitisme.
Toujours dans cette approche rigoureuse, trois pesées sont réalisées au cours de l’année :
- Au sevrage, avec un objectif de 100 kg de poids vif
- Début septembre, une seconde pesée permet de suivre les GMQ et d’organiser un déparasitage collectif. À cette occasion, des coproscopies sont également effectuées
- En novembre, une dernière pesée a lieu avant l’hivernage, pour évaluer la croissance des jeunes animaux.

Des choix qui prennent en compte l’économique, la physiologique de l’animal et le confort de l’éleveur
La gestion de la traite suit aussi les logiques économiques. Avec leur laiterie, le prix du lait varie selon la saison, grimpant jusqu’à 0,75 €/L en hiver grâce aux taux élevés. “Quand on ramène ça au temps passé, la traite d’hiver est extrêmement rentable même à 25 vaches.”
Ils ont bien tenté de fermer complètement la salle de traite l’hiver 2021-2022, mais entre la sécheresse de 2022 et les pertes de lait liées à l’interruption, ils décident de ne plus recommencer.
“On a perdu 30 000 L, sans compter les conséquences de cet été là. On a compris que notre système a besoin de continuité. De toute façon nous sommes présents quotidiennement auprès des animaux donc autant démarrer la salle de traite. Nous sommes 2 sur la ferme, c’est gérable, si nous étions seuls, on se reposerait la question pour éviter de s’user.”
En 2019, ils expérimentent la monotraite. À l’époque, leur père souffre de mal de dos, les 2 frères sont jeunes papa. Alors se pose la question de l’organisation du travail, pas question de se surcharger, la réflexion est plutôt à la préservation de la santé des uns et des autres. “La traite c’est un marathon pas un sprint donc pour se préserver en octobre 2019 période où nous avons moins de lait, nous passons en monotraite et on y a pris goût”, racontent-ils.
Depuis, la période de monotraite s’est progressivement étendue, pour démarrer aujourd’hui début août et se terminer en février. L’objectif est d’aller vers une monotraite totale. Les résultats sanitaires sont suivis de près : les cellules restent sous les 200 000 en moyenne annuelle, avec seulement une légère hausse les trois premières semaines de monotraite.
En 2024, ils décident d’investir dans l’amélioration de leur bâtiment d’élevage.
Sébastien explique ce choix : « Même si notre système repose sur le pâturage, cet investissement nous semblait pertinent. Nous fermons les paddocks environ 60 jours par an, et pendant cette période, il faut un bâtiment adapté pour hiverner tous les animaux, à la fois confortable pour eux et fonctionnel pour nous. La stabulation avait été conçue pour 60 Normandes ; elle aurait pu accueillir jusqu’à 110 Jersiaises selon les normes minimales réglementaires, mais, encore une fois, nous visons le confort de travail et le respect de l’animal. Le projet étant soutenable financièrement, nous nous sommes lancés. »
L’hivernage en bâtiment présente plusieurs avantages selon eux. D’abord, il permet la production de fumier, un atout agronomique valorisé dans leur système herbager. Ensuite, il offre une maîtrise plus fine de l’alimentation, en assurant une ration la moins déséquilibrée et en permettant une régénération optimale des prairies avant les forts besoins du troupeau au printemps.
Enfin, les 2 frères évoquent également une dimension sociale et symbolique : « Aujourd’hui, les gens n’ont plus l’habitude de voir des vaches dehors, et encore moins l’hiver. Le bâtiment reste un repère rassurant pour certains regards extérieurs sur l’élevage. »
À travers leurs choix techniques et leurs arbitrages au quotidien, Alexandre et Sébastien poursuivent une trajectoire engagée, en cohérence avec leurs valeurs : respect du vivant, sobriété choisie et confort de travail. Leur ferme n’est pas un modèle figé, mais un système vivant, en évolution constante, nourri d’observations, d’expérimentations et de convictions partagées. Une ferme à taille humaine, à leur image, où l’herbe à une place centrale.
GAEC CABOT | |||
|---|---|---|---|
Main d'Oeuvre | 2 UTH | Précipitations | 800 mm |
Surface Totale | 117 Ha | Surface pâturée | 110 Ha |
Type de pâturage VL | Tournant Dynamique | T MS / Ha / An | 9 tonnes |
Tonnage entrée | 3000 Kg | Tonnage sortie | 1500 Kg |
Vaches traites | 108 | Races | Jersey |
Période vêlage | Mars - Mai | Durée des vêlages | 3 mois |
Détection chaleurs | Peinture | Date début IA | 10 Mai |
Date entrée taureaux | Entre 20 juin et 1er Juillet | Taux gest. 6 semaines | 55% premier cycle |
Cycle de traite | Bitraite & Monotraite | Date fermeture SdT | Pas de fermeture |
Lait / Vache | 3 800L | TB / TP | 60 / 42 |
EBE / 1000L | 571 € | EBE/ Ha SFP Lait | 2 000 € |
Vacances | 4 à 5 semaines / an | Week-end | 1 sur 2 |
