Bastien Desfontaine

Bastien Defontaine : «J’ai choisi d’enseigner, sans quitter la ferme»

Fils d’agriculteur, j’ai grandi sur une exploitation familiale spécialisée en élevage laitier conduite en système  herbager. Après un baccalauréat général scientifique, j’ai poursuivi vers un BTS Technologies Végétales, puis un BTS ACSE  (Analyse, Conduite et Stratégie de l’Exploitation Agricole), avec pour objectif initial de reprendre l’exploitation  familiale. 

Toutefois, la situation économique de la ferme – les investissements importants à prévoir, le contexte post-crise  de la vache folle – m’a conduit à reconsidérer ce projet dans sa forme initiale. J’ai alors choisi de m’orienter  vers la pluriactivité, tout en restant profondément ancré dans le monde agricole. 

C’est dans ce cadre que j’ai découvert l’enseignement agricole, à la suite d’une mission de bénévolat dans un  établissement de formation. Cette expérience a révélé un réel attrait pour la pédagogie et la transmission. J’ai  donc intégré la MFR de Campagne-lès-Boulonnais (Pas-de-Calais) en temps que formateur en contrat par  alternance, ce qui m’a permis de travailler tout en suivant un parcours universitaire en gestion et management  d’entreprise et en décrochant la formation pédagogique nécessaire pour enseigner en Maison Familiale Rurale.

Après plusieurs expériences dans différentes MFR, j’ai rejoint en 2013 la MFR de Le Cateau, dans le Nord.  Dans le même temps, j’ai repris l’exploitation familiale, en opérant un changement d’orientation stratégique :  passage de la production laitière à l’élevage allaitant. J’ai ainsi lancé la création d’un troupeau de race  Blanc Bleu, adapté aux caractéristiques de l’exploitation et au marché local. 

Cette double activité, entre enseignement et agriculture, me permet aujourd’hui de mettre en cohérence mes  compétences pédagogiques et mon expérience de terrain, tout en contribuant activement à la formation des  jeunes et à la transmission des valeurs du monde agricole. 


Parmi les élèves en productions animales, la parité évolue t-elle ?

C’est une évolution marquante : la présence croissante de jeunes femmes dans les formations agricoles,  notamment en BTSA Productions Animales, où près de 80% sont aujourd’hui des filles. 

Et elles s’adaptent très bien au suivi des animaux : rigoureuses, attentives, investies, elles développent une  réelle compétence technique et relationnelle dans le travail avec le vivant. 

Cette féminisation contribue à faire évoluer les représentations du métier et à renforcer une approche plus  fine, plus sensible du soin aux animaux et de la gestion des élevages

Le Catteau

Maison Familliale Rurale LE CATEAU (59)

Création en 1965

3 Pôles de compétences : 

- Cheval (146 élèves)

- Agriculture (106 élèves)

- Sport (46 élèves)


D’où viennent-ils majoritairement ?

Les jeunes qui intègrent les formations agricoles aujourd’hui viennent d’horizons de plus en plus diversifiés.  Qu’ils soient en Bac STAV, Bac Généraux ou Bac Pro CGEA, ils arrivent souvent de toute la région,  notamment des Hauts-de-France, avec des parcours et des motivations variés. 

On observe que la part des enfants d’agriculteurs tend à diminuer, ce qui suit logiquement l’évolution de la  démographie agricole. Cela implique un changement de regard : de plus en plus de jeunes découvrent  l’agriculture sans y avoir été initiés dès l’enfance, ce qui renforce l’importance de proposer : 

• une pédagogie ancrée dans le terrain, 

• des temps de mise en situation professionnelle concrets, 

• et une progression adaptée pour leur permettre de se projeter dans le métier. 


Où vont-ils ?  

À l’issue de leur formation, tous les jeunes ne suivent pas le même chemin. Certains choisissent de reprendre l’exploitation familiale, avec la volonté de faire évoluer le système ou de  poursuivre une histoire agricole ancrée dans le territoire. D’autres deviennent salariés d’élevage ou associés, parfois sur des structures de grande taille, où ils apportent leurs  compétences techniques, leur regard neuf et leur capacité d’adaptation. Ces deux voies sont complémentaires et valorisables : elles participent toutes deux à la vitalité du secteur  agricole, à condition d’avoir été choisies en conscience et préparées avec exigence. Quelques uns poursuivent en licence ou repartent à l’université.

Le Catteau 1


Depuis que tu exerces, que constates- tu de particulier concernant le profil des élèves ? Est ce les mêmes élèves qu’il y a 10/15 ans ?  

Les jeunes qui intègrent les formations agricoles aujourd’hui ne sont plus les mêmes qu’il y a 10 ou 15 ans.  Leurs attentes ont évolué. Ils veulent : 

• du concret, 

• des apprentissages utiles, 

• et surtout, du sens dans ce qu’ils font. 

Ils sont plus exigeants, mais aussi plus lucides : ils savent que les enjeux agricoles sont complexes et qu’il ne  suffit pas d’appliquer un modèle pour réussir. Les difficultés du quotidien peuvent parfois les effrayer, ils ont un  manque de confiance en eux pour certains. A nous des les rassurer et de les accompagner !

C’est pourquoi la pratique doit être au cœur de la formation. Elle donne du relief aux savoirs, permet de  tester, comprendre, se tromper et progresser. Et elle donne aux apprenants le sentiment d’avancer vers  quelque chose de réel, de vivant. 


Si tu pouvais modifier le contenu de leur formation que ferais tu : plus de stages ? A  l’étranger ? Ajouter une matière ou en éliminer une ?  

1) Apprendre par la découverte : l’importance du choix des stages est de favoriser les échanges.

L’une des clés pour former des professionnels engagés, capables de s’adapter aux défis agricoles actuels, c’est  de favoriser la découverte à travers des lieux d’apprentissage pertinents, choisis en cohérence avec les objectifs de  formation et les aspirations des jeunes. 

Les échanges autour des pratiques observées en apprentissage, via le questionnement du tuteur à travers les  études et les temps de mise en commun mis en place à chaque retour d’alternance, sont essentiels  pour : 

• Croiser les regards sur la diversité des systèmes, 

• Comprendre les logiques de décision des responsables d’exploitation, 

• Identifier les leviers mis en place pour tendre vers des modèles plus résilients et durables. 

2) Voyager plus pour apprendre, c’est aussi une voie précieuse pour ouvrir les esprits et découvrir de  nouvelles façons de produire, d’organiser, de penser l’élevage tout en développant l’apprentissage de  l’anglais 

Les stages à l’étranger offrent une opportunité unique : 

• de s’enrichir d’autres cultures agricoles, 

• de prendre du recul sur ses propres pratiques, 

• et de ramener des idées nouvelles, parfois simples mais puissantes, à adapter dans son propre  contexte. 

Ces expériences permettent aux jeunes d’élargir leur regard, de renforcer leur curiosité, et de mieux comprendre  que l’innovation ne se limite pas aux technologies, mais peut aussi naître d’une autre manière de voir le  métier. 

3) Référentiels et pédagogie : sens et cohérence 

Les référentiels de formation, qu’ils soient généraux ou professionnels, s’adaptent progressivement à la  conjoncture agricole et aux attentes de la filière. Leur élaboration par des PROFESSIONNELS DE LA  FILIERE permet de garantir leur pertinence.

Cependant, leur interprétation pédagogique demande une vigilance constante. Sans cadre collectif, il existe un  risque de dérives ou d’approches trop éloignées des réalités du métier. 

C’est pourquoi la construction pédagogique en équipe doit toujours être une priorité car elle est  transversale, et les savoirs prennent alors tout leur sens pour les apprenants. Elle permet d’éviter une  fragmentation par matière qui peut nuire à la compréhension globale des enjeux professionnels. 

  

Comment les jeunes d’aujourd’hui perçoivent l’élevage laitier ?  

En BTSA Productions Animales, 80% des jeunes sont embauchés dans des exploitations laitières à l’issue  de leur formation. C’est un signal encourageant pour la filière laitière, qui montre qu’il reste une demande  forte en main-d’œuvre qualifiée. 

Mais cette insertion rapide ne doit pas masquer un enjeu fondamental : pour certains, la production laitière peut vite être perçue comme contraignante, voire décourageante, en raison du rythme, des astreintes, et  parfois du manque de valorisation du travail. 

Il nous revient, en tant que formateurs, maîtres d’apprentissage et encadrants, d’être attentifs aux missions confiées aux jeunes : 

• pour qu’elles soient formatrices et valorisantes, 

• pour qu’elles permettent d’exprimer des compétences, 

• et pour éviter l’effet «corvée» qui peut éloigner durablement du métier. 

Former, c’est aussi donner envie de rester dans la filière. 

Catteau2


Sont- ils attirés par un modèle d’élevage particulier? quelles sont leurs ambitions/ leurs  craintes?  

Pour les jeunes qui souhaitent s’installer comme agriculteurs, les motivations sont souvent solides :  autonomie, attachement au territoire, envie de produire du sens.  

Mais il est clair qu’aujourd’hui, l’investissement nécessaire à l’installation constitue un frein majeur, en  particulier dans des systèmes d’élevage gourmands en capitaux (bâtiments, foncier, matériel, cheptel...). 

Cette réalité pousse certains à reporter ou à renoncer à leur projet, et en amène d’autres à réfléchir à des  systèmes plus légers, plus autonomes, ou à s’orienter vers des formes collectives d’installation. 

Former les jeunes consiste aussi à leur donner les outils pour analyser la faisabilité économique et technique d’un projet, mais aussi leur permettre de penser autrement l’installation, hors des modèles classiques. 


Quels conseils peux-tu leur donner pour ceux qui veulent s’installer ?  

Ils sont au nombre de 3: 

1) Adapter le système aux objectifs humains

L’agriculture nourricière – celle qui garantit la souveraineté alimentaire – n’est pas une utopie. C’est une réalité, mais  elle doit être construite au plus proche du terrain, en tenant compte des aspirations, des contraintes et des savoir faire locaux.  

Il n’existe pas un seul mode de production : tous sont pertinents, à condition qu’ils soient en adéquation  avec le système de production et surtout les objectifs de l’éleveur. Que l’on parle d’agriculture biologique,  d’agriculture de conservation ou d’agriculture raisonnée, …le système doit avant tout servir une vision  humaine et locale. 

2) Devenir autonome : maîtriser avant de déléguer 

L’autonomie ne signifie pas tout faire seul, mais ne déléguer que ce que l’on comprend et maîtrise. Cela  permet de garder le contrôle sur ses choix, ses pratiques et ses orientations, tout en s’appuyant sur des  partenaires. Le chef d’entreprise ne peut pas déléguer son pouvoir de décision.  

3) Expérimenter : faire une place au groupe 

L’expérimentation doit devenir une démarche permanente dans les exploitations. Cela suppose : 

• Un budget dédié à l’expérimentation, même modeste ; 

• Une approche collective, où le groupe joue un rôle moteur (retour d’expérience, co-apprentissage) ; 

• Une vision dynamique de l’agriculture, tournée vers la résilience et l’adaptation continue. 

Catteau / Fenache


Comment vois-tu l’éleveur de demain ? Quels sont les défis auxquels ils seront confrontés ?  

Croire en l’avenir de l’élevage, dans sa diversité 

Oui, il y aura toujours des éleveurs demain. Des femmes et des hommes engagés, avec des modes de  production différents, adaptés à leurs territoires, leurs objectifs et leurs convictions. 

Ce pluralisme est une richesse, à condition qu’il s’inscrive dans une trajectoire commune : celle d’une  agriculture durable, résiliente et responsable. 

Dans ce cadre, l’agroécologie devra prendre une place centrale. Non pas comme une doctrine figée, mais  comme une boussole pour concilier le respect de l’environnement (ressources, biodiversité, bien-être animal),  et la rentabilité des élevages, indispensable à la pérennité des exploitations. 

C’est cette tension créative entre performance économique et exigence écologique qui dessine les chemins  possibles pour l’agriculture de demain.  

L’agroécologie, dans ce contexte, ne peut être transposée mécaniquement d’un système à un autre. Ce qui  importe, c’est le cheminement : comprendre comment un éleveur a construit, dans son environnement, un  système adapté et viable. C’est cette démarche, plus que le modèle lui-même, qui est riche d’enseignements. 

La passion du travail en agriculture qui amène les jeunes à suivre une formation agricole doit donc  progressivement laisser place à des bases solides de gestion d’entreprise: « Nous devons donner envie d’entreprendre » 


Le corps enseignant est-il toujours au fait des évolutions des techniques d’élevage ?  

Les évolutions techniques et réglementaires en agriculture sont de plus en plus rapides. Il devient essentiel  d’adopter une posture de veille permanente pour rester pertinent et réactif. 

La Maison Familiale Rurale du Cateau dispose d’un atout majeur car elle s’appuie sur : 

• une équipe pédagogique impliquée, composée de formateurs ancrés dans les réalités de terrain. 

• des interventions et visites de professionnels de la filière, qui partagent leur expérience, leurs choix  et leurs évolutions. Elles sont d’ailleurs intégrées dans nos plans de formation à travers les thèmes qui  constituent le socle de la pédagogie des MFR 

• une pédagogie de l’alternance, qui offre aux enseignants une immersion directe dans la diversité  des systèmes d’élevage, au contact de maîtres d’apprentissage lors des visites chez les tuteurs. 

Ces éléments permettent aux enseignants de rester connectés aux réalités du terrain, de croiser les points de  vue et de s’approprier les évolutions en cours, plutôt que de tomber dans les éventuelles dérives associées à  une approche matière déconnectée