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EARL BEN DANS LE LOIRET (45)

De vacher à chef d’exploitation d’une ferme de 256 ha : Itinéraire singulier de Marc et Alexandre.

Tout quitter sans filet, miser sur l’herbe et réinventer sa vie d’éleveur : voilà le pari qu’a osé Marc.

Ancien salarié devenu patron, il s’est d’abord lancé dans en système classique avant d’en mesurer le prix humain et économique.

La crise du lait l’a conduit à bifurquer, semant de l’herbe là où beaucoup voyaient des contraintes.

Avec son frère, il a bâti un système sobre, familial et robuste face aux aléas.


Du Pas de Calais au Loiret, décider de tout quitter pour tout commencer...

En 2007, pour Marc, c’est l’heure du grand bain. Son projet d’installation est bien ficelé car il connaît parfaitement cette exploitation de 256 hectares sur laquelle il est salarié depuis 4 ans. C’est un élevage appartenant à une coopérative d’insémination en race Holstein. Le Loiret est désormais LA terre de tous ses projets...

Sur son compte, pas de réserve, mais une certitude : il saura faire tourner la boutique et selon lui, il n’avait rien à perdre, «alors autant tenter».

«Je ne pesais pas lourd financièrement, mais je savais ce que je voulais. C’était à eux de voir. Finalement, j’étais en position de force : personne dans le secteur ne voulait reprendre les vaches, et j’avais les compétences et la motivation.»

Cet engagement audacieux résume bien le personnage. Marc est un opportuniste au sens noble :  celui qui sait repérer les ouvertures, ajuster sa trajectoire et mobiliser ses compétences pour en tirer le meilleur parti, sans nuire aux autres et sans prendre de risques démesurés. 

Très habilement, il obtient les accords de banques et négocie en partie un financement avec la coopérative toujours propriétaire des lieux. Il achète le corps de ferme et loue les terres avec des baux sécurisés. 

Ses objectifs sont clairs : rembourser ses dettes, travailler en famille, sécuriser un matelas d’épargne.

Ces objectifs l’aident à tenir lors de son premier coup dur. En 2008, le décès brutal de son père bouleverse l’équilibre de la famille et de la ferme.

Il doit assumer cette perte incommensurable et soutenir sa mère, elle aussi salariée de l’exploitation. Le rythme de travail, loin de ralentir, s’accélère au vu des circonstances.

En 2010, son frère Alexandre le rejoint et s’investit à ses côtés.

«J’avais mes 130 000 euros d’annuités à rembourser plus les charges, fallait que je tienne. Je semais la nuit et j’enchaînais la journée. J’étais épuisé mais je n’avais pas le choix. Heureusement que j’ai été soutenu moralement par des amis durant cette période.»


Un système intensif satisfaisant…un temps 

À son installation, Marc performe dans un système laitier intensif  :

- 256 ha au total dont 40 ha de maïs et 20 ha de betteraves irrigués

- Salle de traite 2x8 en épis

- 70 Holstein à haute valeur génétique

- 10 ha seulement de pâturage

- 100 Ha accessibles au corps de ferme

- Ration classique : maïs ensilage, pulpe, tourteau de colza, concentrés de production

Reconnu pour ses compétences techniques, il figure parmi les premiers de son groupe BTPL (Bureau Technique de Promotion Laitière). Ce système lui permet d’assumer le remboursement de ses annuités. Il précise : «je ne vais pas aujourd’hui renier ce que j’ai fait, ce système m’a permis de rembourser mes dettes et mes charges, techniquement je n’étais pas mauvais alors ça passait mais humainement, je commençais à me sentir moins épanoui sans oublier le temps de travail qui laissait peu de place au repos.»

Paradoxalement, c’est une bonne année qui le pousse à prendre encore plus de recul.

«En 2011, le prix du lait et des céréales sont bons, alors j’investis pour le confort des animaux en bâtiment et pour notre confort. À la fin de l’année, je me rends compte que j’ai payé les dettes, les charges mais il reste quoi ? C’est l’engrenage car ce matériel-là il va falloir l’entretenir, et après ça sera quoi pour maintenir ce rythme de production ? Et toujours dépendre du marché pour les intrants ! Avec ce système je n’avais pas beaucoup de marge de manœuvre. Puis il ne faut pas oublier que derrière 2012 a été une année laitière compliquée.» 

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2012 : Reculer pour mieux sauter 

Avec cette prise de recul et la crise du lait, la graine du changement est plantée.

Sauter le pas du pâturage ! C’est son conseiller laitier qui va le pousser à le faire. Marc évoque avec lui son idéal de pâturage qu’il a observé dans le Massif Central, tandis que celui-ci lui rétorque : «tu as de la surface ici , alors vas-y sème de l’herbe, tu auras des pâturages». 

L’engrenage imposé par son système de production ne lui permettait plus de sortir la tête de l’eau pour envisager d’autres techniques, c’est avec l’appui de son frère qu’il se lance ce nouveau défi.

Par l’intermédiaire d’une formation aux techniques de pâturage, Marc perfectionne ses connaissances dans le domaine. Il en profite pour coupler cette formation d’un voyage d’étude en Nouvelle-Zélande, réputée pour la production laitière basée sur l’herbe pâturée.

«Là-bas tout est réfléchi, ils ne s’appuient pas sur des croyances pour prendre les décisions, ils observent, suivent des indicateurs et réagissent vite. Ils se remettent en question et, faire du revenu est central.»

Marc insiste : «C’est important d’être entouré de personnes curieuses qui ne sont pas formatées à un seul modèle et qui ne vont pas vous dire d’emblée que ce n’est pas possible».


Transition progressive 2012-2018 

Marc souligne que la période de transition est la plus délicate : les investissements à rembourser sont ceux contractés dans un système intensif productiviste, alors que le système en train de se mettre en place n’a plus la même logique économique et les mêmes besoins en matériel. 

«Il faut pouvoir assumer ces changements et tenir.»

La décision est rapide, la transition progressive. Chaque année, depuis 2012, 10 à 20 ha sont implantés en prairie, accompagnés d’infrastructures (clôtures, abreuvements, chemins, la construction d’un pont pour traverser une petite rivière ).

Le parcellaire est organisé en paddocks de 0,6 à 2 hectares, dimensionnés en fonction de la saison et des lots d’animaux.

Aujourd’hui, la ferme compte 150 ha de prairies dont 90 ha en prairies permanentes (les plus vieilles ont 12 ans) pour le reste de l’assolement on compte: 60 ha de blé, 20 ha de colza, 20 ha de luzerne, 10 ha de triticales, 8 ha en maïs épis après ray grass pâturé par les boeufs. 

Côté fertilisation, c’est 20 tonnes de fumier tous les 3 ans et 40 unités d’azote début février qui sont apportés aux prairies pour maintenir les rendements.

Dans un premier temps, il soutient une production par vache de 8000 L pour négocier le virage économiquement avec une ration composée de 50 kg ensilage d’herbe, de pulpe de betterave et de tourteaux de colza.

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Virages techniques en 2014-2015.

- 2014 : introduction du croisement trois voies (Holstein, Montbéliarde, Rouge nordique) pour allier gabarit des veaux et la santé du pis. 

Augmentation du troupeau à 100 vaches.

- 2015 : Objectif homogénéiser les lots pour faciliter la gestion de son pâturage : vêlages groupés : 80 % en août-septembre, 20 % en février-mars. 

Le choix d’une période de vêlages concentrée en automne est directement lié à la nature des sols du territoires : à savoir une structure de sol séchante, argileuse limoneuse avec 30 à 40 % de cailloux silex (potentiel en blé 60 quintaux) avec une pluviométrie de 650 mm d’eau en année normale avec très peu de précipitation en juin, juillet et août. 

Il est donc opportun d’opter pour une période de tarissement au moment où l’impact sécheresse pourrait nuire à une production soutenue.

Cette organisation permet également de profiter pleinement du nouveau pic d’herbe à l’automne (septembre-octobre). 

La rentrée au bâtiment se fait à partir de début novembre pour les inséminations des vaches laitières et des génisses en âge de reproduction. Les autres génisses rentrent le 15 décembre. Les bœufs restent dehors toute l’année.

Nous avons aussi revu l’élevage des veaux : 

«On n’était pas très bons ! Depuis les vaches nourrices, les veaux sont en forme. La période de vêlages fin d’été -  et automne aide aussi : les veaux ne peinent pas. Par contre, ce n’est pas juste les lâcher : il faut avoir l’œil sur qui boit ou pas, sur leur état et celui des vaches. Cette tâche, je m’en charge.»

Avec un suivi précis des vaches nourrices, le sevrage peut se faire courant décembre ou janvier selon leur état à l’âge de 4 mois.

À partir de fin mars, l’alimentation des veaux est en 100 % herbe, parfois avec du foin pour ralentir la rotation si nécessaire, et un complément (céréales + tourteau de colza) les années de forte sécheresse l’été.

L’hiver les veaux consomment l’alimentation des vaches laitières à hauteur de 15% de leur ration.

Résultat : il n’y a jamais de rupture alimentaire avec l’herbe, ce qui assure une continuité dans la croissance et la santé des animaux, tout en préservant les prairies et assurant un bon niveau de marge brute.

40 mâles issus des vaches laitières pour faire des bœufs sont élevés chaque année avec les génisses. 

Ils hivernent en pâture également avec du foin si besoin. «Notre objectif est d’obtenir 380 kg de carcasse à 26 mois en moyenne.»


Adapter la génétique aux conditions de pâturage

Marc continue les évolutions techniques. Après le croisement 3 voies en 2014, c’est un séisme pour ce troupeau à haut potentiel laitier quand en 2023, il remplace la semence Montbéliarde par du Jersiais NZ. La notion de gabarit et de valorisation du pâturage prend place dans le cheptel. La morphologie moins lourde des vaches, une meilleure valorisation du prix du lait par les taux, un indice fertilité fort, voilà ce qu’il attend de la génétique Néo-Zélandaise…


L’exploitation, c’est la famille

Dans tous ces changements, le travail en famille reste central et l’épanouissement de chacun une priorité.

Après 7 ans de salariat, son frère s’installe avec un atelier de cochons plein air qui fonctionne bien mais qui s’arrête faute de débouchés pérennes. Les derniers animaux sont partis en février 2025. 

Marc gère l’atelier lait, Alexandre les cultures et le matériel. Chacun son territoire même s’ ils sont en capacité de se remplacer. 

Puis en 2020, un atelier yaourts permet à la femme d’Alexandre, Mathilde, opticienne de métier, de rejoindre la ferme : «Il s’agit du label J’achète fermier. On achète les pots, on loue le conteneur tout équipé et on leur vend les yaourts. On transforme 40 000 L/an. Cela s’apparente à un système intégré mais nous en sommes satisfaits. Nous n’avons pas d’investissement et nous ne sommes pas obligés de devenir des commerciaux. Mathilde travaille 4 jours par semaine pour avoir son mercredi avec les enfants. Elle se dégage un 1,3 smic, j’aurai aimé plus mais ça ne passe pas auprès des partenaires.»

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Un système pâturant flexible 

«Au début, je sortais l’herbomètre, maintenant j’ai mes repères et surtout je suis le tank, la qualité globale du lait et j’observe l’état de mes animaux et j’ajuste rapidement. Je n’ai plus une vision par animal mais au troupeau, ce qui change tout même sur l’aspect économique. Je reste vigilant à ma marge brute et nette et je cherche à diminuer tous les coûts externes. 

Concernant l’arrêt du contrôle laitier, je ne suis pas intéressé de savoir si Blanchette fait plus de cellules que les autres ou si elle produit 10 L de moins.»

L’objectif n’est plus la performance mais la résilience. Il dit de lui qu’il n’est pas un perfectionniste.

«Ici il n’y a rien de parfait mais le système tourne. Je ne suis plus dans la performance mais plutôt dans un système qui me permet d’encaisser les crises, et d’être flexible. Je me concentre sur les résultats globaux et leurs incidences sans me fatiguer inutilement à vouloir la perfection»

D’année en année, la logique herbagère se renforce : arrêt du tourteau de colza visé (hors sécurisation ponctuelle), plus d’ajustements au troupeau et non à la vache, et une complémentation en période séchante avec un objectif de moyenne d’étable de 6000 L. 

Marc souligne : «En dix ans nous sommes passés de dix camions de tourteaux à deux.»


2024-2025 : Monotraite et qualité de vie

Au printemps 2023, avec la fin des annuités dans deux ans et demi, l’exploitation retrouve de la souplesse financière. Marc et Alexandre en profitent pour engager une réflexion sur l’organisation de leur atelier laitier pour la suite. Leur priorité : réduire l’astreinte et améliorer le confort de travail. 

Quelques mois plus tard, confortés par l’entrée dans le troupeau des premières vaches issues de génétique Néo-zélandaise, ils adoptent la monotraite au printemps 2025. Une étape logique dans une évolution amorcée dès 2021, avec la suppression de la traite du dimanche soir.

Le cadre est clair : monotraite du 15 février au 15 août avec l’idée de commencer plus tôt en 2026 (15 décembre), si les finances suivent. En cas de crise, il garde la possibilité de repasser en double traite temporairement. Le système reste modulable selon le contexte.

Marc a encore peu de recul mais voici ses premières conclusions : 

« Le résultat est satisfaisant : on perd du litrage, évidemment, mais on complémente moins et surtout on n’a plus l’astreinte du soir. On cherche à gagner en qualité de vie. Mais en cas de tension financière ou de crise, si besoin, on repassera à 2 traites par jour pour maintenir notre rémunération.»

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Pas de retour en arrière

Lorsqu’on demande à Marc ce que ce système a changé en termes de temps de travail, il nuance :

«C’est difficile à quantifier. À chaque évolution du système vers plus d’herbe, nous avons lancé de nouveaux projets : un atelier porcs, l’atelier transformation, et aujourd’hui la construction d’un bâtiment pour améliorer le confort des animaux comme le nôtre. En parallèle, nous sommes passés en semis direct. C’est compliqué à évaluer. Ce que je constate, c’est que les pics de travail sont moins intenses et au printemps évidemment, quand nous sommes 100 % à l’herbe, la charge est plus légère. Mais une chose est certaine : le plaisir est là, pas de retour en arrière possible. » 

Il conclut :  « En 2024, j’ai eu d’importants soucis de santé. Cela m’a conforté dans les choix que nous avons faits et dans la direction que nous prenons avec la mono traite. »


À un tournant de son parcours, Marc partage ses réflexions : 

En décembre 2025, les annuitées de reprise de la ferme seront remboursées. Marc a atteint les objectifs qu’il s’était fixés : rembourser les dettes, travailler en famille et se sécuriser financièrement. 

Le système qu’ils ont patiemment construit avec son frère, au fil des années, plus sobre, plus flexible, centré sur le pâturage, leur permet aujourd’hui de préserver à la fois la santé de tous et celle du troupeau, tout en maintenant la rémunération de chacun. 

Aujourd’hui, le cap est de veiller à la qualité de vie et à l’épanouissement de chacun sur la ferme, rester vigilant face aux aléas économiques, mais aussi se donner la liberté d’adapter le système sans retomber dans l’engrenage productiviste. Une rémunération juste pour chacun reste aussi une priorité . 

«J’ai 47 ans, je pensais atteindre ces objectifs à 60 ans. Même s’ il y a encore des projets sur la ferme, comme la finalisation du bâtiment, je ne peux m’empêcher de me demander : où mettre mon énergie pour les 10 prochaines années ? Je ne vais pas juste prendre du repos, pour quelqu’un comme moi c’est vertigineux.» Il continue avec cette question : «Qu’est-ce qui fait sens pour moi aujourd’hui ? »

Les pistes sont ouvertes : prolonger la monotraite si l’économie suit, affiner le système herbe, changer de production, réduire encore les intrants…Se ménager du temps pour voyager ou s’engager autrement ou découvrir d’autres domaines d’activité.


EARL BEN

Main d'Oeuvre 

3 UTH 

Précipitations

650 mm

Surface Totale 

256 Ha 

Surface pâturée 

85 Ha

Type de pâturage VL 

Tournant Dynamique

T MS / Ha / An

7,5 tonnes

Vaches traites 

107

Races

ProCross croisés Jersey

Période vêlage 

Août-Sept / Fév-Mars

Date début IA 

Début Novembre

Cycle de traite 

Monotraite partielle 

TB / TP 

44 / 34

Lait / Vache 

7 500 L

EBE/1000L

220 €

Coût alimentaire

119 €

EBE/ Ha SFP Lait 

1 272 €